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La loterie: une place de village, un destin jeté au sort…

Quand Miles Hyman décide d’adapter en bande dessinée La loterie, la nouvelle la plus connue de sa grand-mère Shirley Jackson, cela donne forcément un chef-d’œuvre qui ne doit rien au hasard.


Par Romain Meyer

Il y a de ces textes qui obnubilent à la première lecture, fournissant des émotions qui marquent à vie, comme autant de traces indélébiles d’un moment en suspension. Pour beaucoup, la romancière américaine Shirley Jackson a ensemencé les consciences avec des graines résistant à tous les herbicides du temps. Parmi ses productions, il y a La loterie, un condensé de son talent, de son imagination et de ses angoisses, que son petit-fils Miles Hyman a transposé dans une bande dessinée somptueuse.

Shirley Jackson

«Mais qui est cette Shirley Jackson? Je n’arrive pas à savoir s’il s’agit d’un génie ou d’une version féminine et plus subtile d’Orson Welles», s’offusque un lecteur de ce récit en lui fournissant le plus beau des hommages. Et la comparaison tient: Welles avait angoissé l’Amérique en 1938 en présentant à la radio une version réaliste de La guerre des mondes, de H. G. Wells. Dix ans plus tard, Shirley Jackson traumatise le pays avec ce texte. Publié dans le fameux magazine culturel The New Yorker, il a engendré un flot de lettres, le plus grand nombre jamais reçu par l’hebdomadaire pour une nouvelle…

«J’exige des excuses!»
Courroucés, interloqués, certains cherchent à comprendre la réalité du récit, d’autres la motivation de l’artiste, parfois avec violence: «Nous sommes des gens relativement bien éduqués et instruits, mais depuis que nous vous avons lue, nous n’avons plus aucune confiance dans la littérature», «j’exige des excuses personnelles de la part de l’auteure…!» ou encore: «Dites à Miss Jackson qu’elle n’a pas intérêt à mettre les pieds au Canada…!»

Cette nouvelle a laissé son empreinte dans l’imaginaire américain, comme un traumatisme vivace, un morceau de sauvagerie que la civilisation n’a pas refermé

Le dossier situé à la fin de la BD, d’où sont tirés ces extraits, souligne l’empreinte qu’a laissée ce texte dans l’imaginaire américain, comme un traumatisme vivace, un morceau de sauvagerie que la civilisation n’a pas refermé. «Je l’ai lue en prenant mon bain…», écrit une lectrice du Minnesota, «et ai dû résister à la tentation de me mettre la tête sous l’eau pour en finir une fois pour toutes.»

Difficile d’expliquer la persistance de ce malaise et pourquoi cette nouvelle reste au programme des établissements scolaires américains. Peut-être sa simplicité, la banalité du propos, l’aspect réaliste, anthropologique, des événements montrés sans aucune explication: dans un petit village banal de la Nouvelle-Angleterre, les habitants se réunissent sur la place pour effectuer une cérémonie immémoriale, un tirage au sort, une loterie… Et le monde bascule dans l’horreur.

Soixante ans après sa publication, ce très court récit – une petite dizaine de pages – continue de fasciner et de questionner, comme les autres écrits de Shirley Jackson, La maison hantée – que Stephen King considère comme l’un des meilleurs romans fantastiques du XXe siècle – ou Nous avons toujours vécu au château.  Ces derniers viennent d’ailleurs de connaître une nouvelle traduction française aux Editions Rivages, l’occasion de découvrir cette romancière trop méconnue ici, née il y a un siècle, morte à 49 ans, et dont le style précis, linéaire et glaçant captive toujours.

Tout est normal
Quant à La loterie, le petit-fils de Shirley Jackson en fournit sa propre interprétation, dans son langage à lui, celui de la bande dessinée. Auteur reconnu – on pense notamment à son adaptation du roman de James Ellroy Le Dahlia noir, conçue avec le scénariste Matz et le réalisateur David Fincher –, Miles Hyman a traduit en 140 pages ce quotidien sans héros, un jour de juin, chaud, au soleil aveuglant qui ferme les visages. Pour rendre compte de cette tradition à laquelle vont se prêter les habitants, il a affiné son style, avec un rendu presque photographique de chaque case, figée dans son moment comme un tableau bucolique et empoisonné.

Au texte de sa grand-mère, il ajoute une temporalité. La journée s’écoule lentement: une boîte que l’on remplit de petits papiers, une femme qui prend un bain. Les enfants s’amusent à entasser des cailloux, les hommes reviennent des champs. Le huis clos villageois peut commencer.

Pourtant, tout est normal, mais chaque case fait monter une tension lourde com-me le cagnard. Tout est normal, mais les détails anodins et surprenants s’accumulent, les figures se durcissent, les préparatifs avancent. Les préparatifs de quoi? Tout est normal, vraiment?
Miles Hyman, d’après Shirley Jackson, La loterie, Casterman