Les diverses époques de la Belle Epoque

Le début du XXe siècle est une période foisonnante. Paris en est le centre. Tout semble s’accélérer. C’est du moins l’image qu’on en a. L’historien Dominique Kalifa démontre pourtant que le passé n’est souvent qu’une vision du présent.

par Romain Meyer

Picasso, Toulouse-Lautrec, Curie, Proust, Jarry, Feydeau, Claudel, Saint-Saëns, Satie, Méliès et les autres… Leurs points communs? Paris et le début du XXe siècle. Période foisonnante… après coup. En effet, tous participent involontairement à un cliché, celui d’un moment privilégié dans l’histoire de France, celui de la Belle Epoque. C’est sur la création de ce chrononyme – nom que l’on donne à une période – que s’est penché l’historien Dominique Kalifa et dont il tire un livre à la fois érudit et accessible, interpellant sur la construction des imaginaires. Un voyage dans le miroir d’une société.

De la Belle Epoque, on a souvent l’image des artistes bohèmes et de messieurs portant redingote et haut-de-forme, de dames corsetées avec des toilettes compliquées et des chapeaux très garnis, des rues où les premières voitures se mêlent aux derniers fiacres près de la jeune tour Eiffel, du métro qui arrive, du téléphone, de l’avion, du monde qui s’accélère et dont Einstein vient d’étendre les limites. Les ima­ges se mêlent dans un fantasme à la fois exotique et familier, dont il est pourtant bien difficile de définir les contours, la seule certitude étant sa fin: le 1er septembre 1914 et le commencement de la grande boucherie. La fin de l’innocence en quelque sorte.

Et ça commence quand?
Son début pose plus de problème, car aucun consensus n’existe. La réhabilitation d’Alfred Dreyfus en 1906? L’Exposition universelle de 1900 à Paris et ses 55 millions de visiteurs? Il y aurait ainsi des Belles Epoques, culturelles, économiques, sociales. Et aucune vraiment belle par ailleurs. Mais alors pourquoi ce nom? Aucun contemporain n’avait l’impression de vivre une ère particulière. Alors? On a placé, sans preuve, la naissance du chrononyme juste après-guer­re, dans un grand élan de nostalgie d’un monde disparu, où la vie était facile et bon marché.

Chacun pâture le fantasme de son présent dans le passé.

Dans La véritable histoire de la Belle Epoque, Dominique Kalifa démontre que tout cela est une construction qui s’adapte au moment qui le produit, que l’histoire est bien la fille de son temps comme l’a proclamé Lucien Febvre. Chacun pâture le fantasme de son présent dans le passé: celui-ci est une «réalité mobile, changeante, “historique”, travaillée par les hommes et les femmes qui l’ont habitée, mais aussi par les regards, les lectures, les déplacements que les époques ultérieures lui ont fait subir».

«Radio Paris ment»
Le nom même de Belle Epo­que n’apparaît que durant la Seconde Guerre mondiale, dans une émission de Radio Paris, une station collaborationniste. Elle rejouait des morceaux d’alors et présentait quelques aspects pittoresques du temps, celui de Montmartre et de Montparnasse, quand Paris mangeait chez Maxim’s, s’amusait dans les music-halls au son du french cancan et de Viens Poupoule. Tout cela correspondait parfaitement aux clichés développés à l’étranger, ceux des «petites femmes de Paris», de la cité des plaisirs, Moulin Rouge et compagnie. Exactement ce à quoi les soldats permissionnaires allemands s’attendaient. La sauce prend, le terme s’installe.

Après, on adapte: les Trente Glorieuses mettent en avant les combats syndicaux de l’avant-guerre. Vers Mai 68, ce sont les luttes révolutionnaires, les attentats anarchistes et la bande à Bonnot.

Du coup, à la Libération, la mode 1900 aurait dû s’achever. Il n’en fut rien. A la recherche de reconnaissance gaullienne répondait en écho la France stable et puissante du début du siècle, avec son empire, sa république radicale… Les films Belle Epoque envahissent les écrans (French Cancan de Jean Renoir, Les belles de nuit de René Clair, etc.). Seul Casque d’or de Jacques Becker va à contre-courant de l’imaginaire jusque-là projeté. Après, on adapte: les Trente Glorieuses mettent en avant les combats syndicaux de l’avant-guerre. Vers Mai 68, ce sont les luttes révolutionnaires, les attentats anarchistes et la bande à Bonnot. C’est la période des séries comme Les brigades du Tigre ou Arsène Lupin

Généralisation
On assiste aussi dans les années suivantes au retour de l’imaginaire d’un Paris populaire et canaille, ainsi le Renaud des premières heures, avec foulard et casquette à la «mode apache», ainsi Bérurier Noir et son Folklore de la zone mondiale. La vision plus ou moins fantasmée de la période s’étend alors, s’installe dans le jeu de rôle et le jeu vidéo, le courant culturel steampunk. Le nom sort de Paris pour s’atteler à la province et aux pays francophones, puis au reste du monde, toujours en français.

La Belle Epoque constitue peut-être bien l’un des meilleurs réservoirs de l’imaginaire du XXIe siècle.

Dominique Kalifa
La véritable histoire de la Belle Epoque
Fayard

Posté le par admin dans BD, Cinéma, Inclassable Déposer votre commentaire

Ajouter un commentaire